Dès l'instant où l'on foule la terre battue du "Mahrek" (arène équestre) dans la commune territoriale d'Ahl Marbaa, province de Fquih Ben Salah, l'on est happé par les effluves d'une histoire séculaire. Une épopée dont les chapitres se sont écrits à dos de destriers, sous l'œil témoin de la poudre suspendue à l'horizon.
Ici, les fusils traditionnels ne tonnent pas pour une simple parade éphémère. Leurs salves sonnent le renouvellement d'un pacte solennel auquel les organisateurs de cette 15ème édition ont choisi un slogan fort et évocateur : « Le Festival d'Al Aahd, un engagement annuel pour préserver le patrimoine historique et lier le passé au présent ».
Loin d'être un simple rendez-vous de plus dans l'agenda des "Moussems", cet événement s'érige en véritable parchemin vivant qui nous récite la geste d'une réconciliation magistrale. C'est sur cette terre même que les quatorze fractions de la tribu Beni Chgdal s'attablèrent jadis pour enterrer la hache de guerre et graver un serment inaltérable. Une alliance où les destins des "Beni Chgdal Llor" (Lkrada, Oulad Ahmed, Oulad Aich, Lamjarma, Lkholt, Oulad Salem et Oulad M'barek) se sont intimement mêlés à ceux de leurs frères d'armes, les "Beni Chgdal Lqoudamiyine" (Oulad Rkiaa, Oulad Ayoub, Ahl Marbaa, Oulad Driss, Lhlalma, Laajana et Oulad Riah). Ces clans ont ainsi érigé le cheval en gardien éternel de la paix et du vivre-ensemble, l'entourant de rituels locaux jalousement préservés.
Dans l'arène, où l'odeur de la terre ocre se fond dans celle de la poudre et où les cous se tendent pour admirer l'harmonie des sabots, la "Tbourida" transcende la simple virtuosité équestre. Au cœur de cette fresque patrimoniale majestueuse, jaillit la figure emblématique de "Moul Lgolla" (le briseur de cruche). Véritable chef d'orchestre émotionnel, il couronne l'exploit de la "Sorba" par un rite à la lisière de la liesse et de la croyance populaire. L'effervescence atteint son paroxysme lorsque la poudre déchire le ciel d'une seule voix, signant une retentissante et parfaite salve unifiée.
Mû par l'ivresse du triomphe et un sentiment de fierté indicible, cet homme s'avance d'un geste spontané, brandit la cruche d'argile et la fracasse violemment contre le sol. Les éclats de poterie valsent et les gouttelettes d'eau viennent désaltérer la terre aride, dans une chorégraphie qui se synchronise aux youyous stridents des femmes et aux hourras de la foule. C'est le verdict ultime, non officiel mais irrévocable, qui consacre la maestria de la Sorba et l'enchantement des sens.
Ce geste fulgurant transcende le simple folklore ; il est d'une éloquence anthropologique inouïe. À l'image de cette amphore brisée dont les morceaux ne sauraient être recollés pour retrouver leur forme initiale, il est impensable de trahir le serment ou de renouer avec les affres de la discorde. Le réceptacle du passé, lourd de ses rancœurs, a volé en éclats pour faire éclore la promesse d'une fraternité éternelle.
Au milieu de cette ferveur, les "Sorbas" se succèdent, portées par des cavaliers drapés d'une blancheur immaculée. Ici, chaque alignement de montures est le miroir de l'alignement des cœurs. Pour palper cette densité symbolique, nous avons tendu le micro à Bouabid El Khattabi, ancien président de la commune d'Ahl Marbaa et co-fondateur de l'"Association Al Aahd", qui confie : "Ce carrefour culturel, social et économique a jailli du tréfonds de la mémoire collective de la région, tirant sa symbolique d''Al Aahd' qui incarne les nobles valeurs de réconciliation, de fraternité et de cohésion tribale".
Le regard suspendu à la fulgurance d'une Sorba, M. El Khattabi précise que la genèse de ce festival répondait à un impérieux devoir de sauvegarde du patrimoine immatériel. "Ce festival a été pensé comme une agora annuelle où se retrouvent les fils des tribus, notamment Beni Amir et Beni Chgdal, pour ressusciter cet événement historique ayant scellé le rejet des clivages et l'unification des rangs", explique-t-il, soulignant que "depuis sa création, le festival a mûri, alliant désormais la sublimation de l'identité locale à l'ouverture sur les expressions culturelles contemporaines".
Une dimension à la fois spirituelle et développementale que corrobore Maria Boutoual, vice-présidente de la commune d'Ahl Marbaa, qui perçoit en cet événement bien plus qu'une simple réjouissance festive. "Ce Moussem est une passerelle vivante entre notre passé et notre présent", indique-t-elle. "Ce nom puise son origine dans les années soixante, époque où les tribus de Beni Chgdal avaient coutume de converger vers ces terres pour se jurer entraide et solidarité face à l'adversité, perpétuant un esprit de cohésion qui a bravé les pires années de crises".
Consciente de cet héritage multidimensionnel, la commune s'investit pleinement dans sa pérennisation, souligne Mme Boutoual : "Au-delà de sa charge mémorielle indissociable de notre patrimoine immatériel, ce Moussem constitue une véritable bouffée d'oxygène sociale pour la population, particulièrement les femmes, sans occulter son rôle moteur dans la redynamisation de l'économie locale et la mise en vitrine de l'histoire et des atouts de notre région".
Si le rideau tombe sur la 15ème édition du festival "Al Aahd", le martèlement des sabots continuera de résonner dans les plaines d'Ahl Marbaa. Ce rendez-vous d'exception a prouvé, avec éclat, que la province de Fquih Ben Salah recèle un trésor immatériel inestimable : une pépite nommée tolérance, ayant pour sceau l'authenticité, et pour veilleurs infaillibles : un destrier, de la poudre, et une parole d'honneur à jamais inviolée.
(MAP: 07 Avril 2026)